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La carte de joueur devient l'outil principal de la politique en matière de jeux de hasard responsables

Anna Sarmina
Rédigé par Anna Sarmina
Traduit par Tarik Taloufate

À partir de 2029, la Lituanie mettra en place ce que les autorités du pays qualifient de « premier système de suivi des joueurs entièrement centralisé » de l’Union européenne. Le pays introduira une carte personnelle liée à l’identité de toute personne effectuant un pari, que ce soit en ligne ou dans un établissement équipé de machines à sous. Cette carte regroupera dans un système unique les dépôts, les gains et les pertes effectués auprès de tous les opérateurs du pays, et les paiements en espèces deviendront une pratique du passé.

Le ministère des Finances de la République de Lituanie a présenté la proposition le 2 avril 2026. La réforme sera mise en œuvre par étapes : les pouvoirs réglementaires élargis entreront en vigueur à compter du 1er mai 2027, tandis que la carte elle-même, ainsi que l’abandon progressif des espèces, prendront effet à compter du 1er janvier 2029, avec une période de transition de trois ans pour les opérateurs. SiGMA News s’est entretenu avec l’Autorité de contrôle des jeux de la Lituanie (GCA ; en lituanien, Lošimų priežiūros tarnyba, LPT), l’organisme de régulation relevant du ministère des Finances du pays, au sujet des réformes nationales. Les réponses pour cet article ont été fournies par Arnoldas Dilba, responsable de la division juridique de la GCA.

Problèmes que la carte de joueur vise à résoudre

La législation lituanienne actuelle en matière de jeux de hasard impose déjà aux opérateurs de surveiller le comportement des joueurs, de détecter les signes de jeu excessif et de suspendre l’accès pendant 48 heures dès qu’un seuil de risque est atteint. Les salles de jeux terrestres doivent désigner une personne chargée d’identifier les comportements problématiques, tandis que les plateformes en ligne doivent mettre en place des contrôles équivalents et consigner les résultats. Avant de jouer à distance, un joueur doit fixer une limite pour chaque session de jeu, ainsi que des limites quotidiennes, hebdomadaires et mensuelles, qui ne peuvent être augmentées qu’au plus tôt 48 heures après le dépôt d’une demande.

Le problème, selon Arnoldas Dilba, est que toutes ces mesures ne fonctionnent qu’au niveau d’un seul opérateur. Après avoir épuisé la limite auprès d’une société, un joueur peut librement se tourner vers une autre, contournant ainsi les mécanismes de protection un nombre illimité de fois. C’est précisément ce contrôle fragmenté, au niveau des opérateurs, que la carte de joueur est censée pallier.

Évolution de la surveillance réglementaire

La carte centralise les données relatives aux dépôts et aux gains d’un joueur à l’échelle de l’ensemble du secteur, que la personne joue à distance ou dans un établissement physique, auprès d’une seule entreprise ou de plusieurs. Cela permet à la GCA de suivre les flux financiers et d’avoir une vue d’ensemble du comportement d’une personne, plutôt que de disposer de données fragmentées provenant d’opérateurs individuels.

« La carte deviendrait également l’outil principal de la politique de jeux de hasard responsables. Elle permettrait de fixer une limite unique à l’échelle du secteur, qui mettrait fin à la pratique actuelle consistant pour un joueur, ayant atteint la limite chez un opérateur, à simplement se tourner vers un autre et à contourner ainsi cette limite » 

Selon Dilba, cela devrait réduire le risque de dépendance aux jeux de hasard, renforcer la prévention des comportements à risque et rapprocher véritablement la loi de son objectif déclaré : réduire l’accessibilité aux jeux de hasard et les risques potentiels pour la santé.

Des cartes similaires existent déjà en Pologne et en Norvège, mais uniquement pour les machines à sous dans les établissements terrestres. L’Allemagne dispose d’une base de données centralisée qui recense les dépôts plafonnés à 1 000 € par mois, mais aucune carte physique n’est requise. La Suède gère un registre d’auto-exclusion et applique des limites de dépôt, mais ne dispose pas de suivi interopérateurs. Le modèle lituanien se présente comme le premier à regrouper tous les canaux, en ligne et hors ligne, ainsi que tous les opérateurs, au sein d’un seul et même instrument obligatoire.

Quelles restrictions sont déjà en vigueur

Alors que la carte de joueur reste un sujet pour les années à venir, la GCA a déjà mis en place des mesures. Depuis 2016, l’autorité de régulation a bloqué plus de 2 000 sites de jeux de hasard illégaux, et cette liste de domaines est automatiquement communiquée aux fournisseurs d’accès à Internet et aux institutions financières. L’autorité de régulation a précédemment souligné que, parmi les 19 pays de l’UE, aucune autre autorité de surveillance ne dispose d’un système de blocage aussi étendu et aussi complet que celui de la Lituanie.

L’outil le plus récent, et sans doute le plus important, est ce qu’on appelle la « liste blanche » : les institutions financières ne traitent les paiements que pour les entreprises qui y figurent, identifiant les opérateurs illégaux grâce aux codes des réseaux internationaux de cartes de paiement plutôt que d’attendre qu’un site spécifique soit officiellement bloqué. Cela comble une lacune du modèle précédent, dans lequel les paiements n’étaient bloqués que pour les sites ayant déjà été bloqués, tandis que les opérateurs créaient de nouveaux domaines plus rapidement que la procédure de blocage ne pouvait suivre. Même si un joueur contourne le blocage d’un site, il ne peut généralement plus recharger son compte à l’aide d’un moyen de paiement lituanien émis légalement. C’est là tout l’intérêt de cette nouvelle barrière, explique Dilba.

Comment la GCA contrôle les contrôles financiers des opérateurs

Un autre volet de la surveillance porte sur la manière dont les opérateurs vérifient l’origine des fonds des clients. L’un des cas récents les plus révélateurs est celui d’une amende de plus de 300 000 € infligée à un opérateur qui n’avait pas recueilli ni évalué les informations relatives à la source des fonds d’un client et qui n’a pas pu démontrer que les montants misés correspondaient aux données dont il disposait sur cette personne.

Ce cas met en évidence des attentes claires à l’égard des opérateurs : les procédures « connaître son client » (KYC) doivent être appliquées non seulement lors de l’inscription, mais aussi de manière continue, en vérifiant si, par exemple, le montant des paris et la fréquence des dépôts correspondent aux données recueillies sur le joueur.

En cas de divergences, une confirmation documentée de la provenance des fonds est requise. La coopération avec la GCA lors d’une inspection est considérée comme une circonstance atténuante lors de l’imposition d’une sanction, tandis que l’absence de coopération est considérée comme une circonstance aggravante. Dilba souligne également que les opérateurs ne peuvent pas imposer unilatéralement des restrictions aux joueurs, telles que des limites de paris, en invoquant les obligations en matière de lutte contre le blanchiment d’argent comme justification, à moins que ces mesures n’aient été clairement définies au préalable dans des règles de jeux de hasard rendues publiques ; cela a également été confirmé par la Cour administrative suprême de Lituanie.

Croissance du marché et protection des joueurs : y a-t-il un équilibre ?

Le marché lituanien continue de croître, principalement grâce au segment en ligne. La GCA considère que l’équilibre entre cette croissance et la protection des joueurs ne consiste pas à freiner le marché, mais à renforcer les conditions dans lesquelles il opère. En vertu des amendements qui sont entrés en vigueur en novembre 2025, les directives en matière de jeux de hasard, qui n’avaient auparavant qu’un caractère consultatif, sont devenues obligatoires pour tous les opérateurs, et la GCA a obtenu un accès direct aux données cumulées sur le comportement des joueurs afin de vérifier dans quelle mesure ces exigences sont respectées dans la pratique.

La deuxième orientation concerne une modification du système de sanctions lui-même : on passe de montants fixes (jusqu’à 25 000 €) à des amendes liées au chiffre d’affaires annuel de l’entreprise, allant de 2 % à 10 %, en fonction de la nature et de la récidive de l’infraction.

« Pour les opérateurs détenant une part de marché plus importante et connaissant une croissance plus forte, les sanctions potentielles augmentent en conséquence, intégrant ainsi la logique même de la croissance dans le mécanisme de dissuasion » 

À cela s’ajoutent des mesures de protection directes : une limite d’âge uniforme fixée à 21 ans pour toutes les formes de jeux de hasard, entrée en vigueur le 1er novembre 2025 ; la présence obligatoire d’un membre du personnel qualifié dans les établissements terrestres afin d’identifier les comportements à risque ; et, à plus long terme, la carte de joueur elle-même, solution à long terme permettant de restreindre les jeux de hasard à l’échelle de l’ensemble du marché plutôt qu’au niveau d’un seul opérateur.

Enseignements tirés du modèle lituanien

Le modèle lituanien est souvent décrit comme l’un des dispositifs de mise en application les plus complexes d’Europe, combinant le blocage de sites, des restrictions de paiement et une « liste blanche » d’opérateurs. Mais selon Dilba, aucune de ces mesures ne fonctionne à elle seule.

« Le principal enseignement à tirer est que le blocage technique des sites web ne suffit pas à lui seul, car il peut facilement être contourné via des VPN ou en modifiant les paramètres DNS. C’est pourquoi une barrière financière est nécessaire, une barrière qui fonctionne même lorsqu’un utilisateur parvient à accéder à un site web illégal »

La deuxième leçon concerne l’importance de répartir les responsabilités entre les acteurs du système : l’autorité de régulation établit et publie la liste des opérateurs légaux, tandis que les institutions financières sont tenues de l’appliquer à l’aide des codes des réseaux internationaux de cartes de paiement. Une partie de la charge liée à l’application de la réglementation est ainsi transférée au secteur privé, qui dispose d’un accès direct aux données de paiement.

La troisième leçon est qu’il est plus efficace de lier les sanctions au chiffre d’affaires d’une entreprise plutôt qu’à un montant fixe. Cela garantit que l’effet dissuasif ne s’affaiblit pas à mesure que le marché se développe et que les opérateurs prennent de l’ampleur. Enfin, il est essentiel de reconnaître que les mesures de protection au niveau des opérateurs (limites, suspensions) ont une efficacité limitée à elles seules si un acteur peut passer librement d’une entreprise à l’autre. C’est précisément ce qui a poussé la Lituanie à adopter une carte de joueur centralisée couvrant l’ensemble du secteur.

Et maintenant ?

Officiellement, la carte de joueur ne sera mise en place que dans près de trois ans. Jusqu’en 2027, la GCA continuera de s’appuyer principalement sur les outils dont elle dispose déjà : le blocage, la barrière de paiement et l’alourdissement des amendes. Mais la logique est déjà en place : chacune de ces mesures comble une lacune spécifique dans un système qui, jusqu’à présent, se composait de multiples restrictions isolées et ne disposait d’aucune vision unifiée du joueur.

Le véritable test de ce modèle ne sera pas le nombre de sites que la GCA bloquera avant 2029, mais la capacité de la carte à combler réellement la faille même pour laquelle elle a été conçue : la libre circulation d’un joueur d’un opérateur à un autre, en contournant toute limite en cours de route.

Cet article a été publié pour la première fois sur la page russe de SiGMA News le 20 juillet 2026.

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